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Une jeunesse sacrifiée intervention de Forough Salami à la session du 9 février 2006

Forough Salami

L’enseignement supérieur et la recherche représentent pour la Bretagne d’inestimables atouts, contribuant largement au renforcement de l’attractivité de nos territoires.


Le Conseil régional, qui en a pleinement pris conscience, a lancé en la matière une politique ambitieuse et volontariste, dont le budget primitif 2006, voté la semaine dernière, porte l’empreinte. Le choix de l’intelligence et du savoir constitue sans conteste la meilleure des garanties contre les menaces de déstructuration qui pèsent sur nos sociétés. Dès la fin du XIXe siècle, l’écrivain britannique Herbert George Wells l’avait d’ailleurs bien compris, lui qui écrivit un jour : « L’histoire de l’humanité devient de plus en plus une course entre l’éducation et la catastrophe. » Nul n’en doute, j’en suis convaincue. Certes, l’éducation a un coût, mais force est de reconnaître que celui de l’ignorance s’avère bien plus exorbitant encore. D’une certaine manière, l’état d’avancement d’une société peut se mesurer à l’aune des sacrifices qu’elle est prête à consentir à l’égard de sa jeunesse. Et nous devons garantir à celle-ci, en premier lieu, l’accès à une instruction de qualité, gage d’une insertion professionnelle réussie, ainsi que des conditions de vie décente, sans lesquelles le meilleur des systèmes éducatifs demeurerait parfaitement improductif.

Nous donnons-nous les moyens, aujourd’hui, de cette ambition ? Non, assurément non. En cette fin d’hiver 2006, les étudiants de Bretagne manifestent leur désarroi et leur révolte. La raison de leur colère ? Le CPE, bien sûr, mais aussi la baisse drastique du nombre de places au concours du CAPES, annoncée le 21 décembre par le gouvernement. Monsieur de Robien, il faut bien l’avouer, n’y va pas avec le dos de la cuillère : 35 % de postes en moins toutes matières confondues, mais une diminution qui atteint 40 % en musique, 50 % en sport, et jusqu’à 52 % pour les conseillers principaux d’éducation – il est vrai que, par les temps qui courent, le climat de grande sérénité régnant dans les établissements scolaires relègue fort logiquement au second plan les questions de sécurité !

Certes, laisse-t-on déjà entendre, les postes ouverts seront bien plus nombreux l’an prochain, – année électorale oblige… Comme l’a justement fait remarquer Jean-Claude Gardes, doyen de la faculté des Lettres de Brest, la position adoptée en la matière par le gouvernement revient, je cite, « à créer une génération perdue de jeunes, ceux qui n’auront pas le concours cette année et qui redoublent déjà ». Consentir ainsi au sacrifice d’une partie des étudiants de ce pays au nom d’une stratégie électoraliste de bas étage confine assurément à la légèreté, pour ne pas dire au cynisme le plus éhonté !

Pour couvrir les départs à la retraite des enseignants, il faudrait créer plus de 17 000 postes d’ici 2013. Le gouvernement nous en propose 12 000. Une telle réponse est-elle adaptée aux grands défis de l’avenir, aux enjeux innombrables que pose l’avènement de la société de la connaissance ? Sincèrement, il peut sembler légitime d’en douter. D’autant que la précarisation croissante d’un nombre grandissant d’étudiants fragilise plus encore un système éducatif décidément bien mal en point. Rien de plus révélateur, à cet égard, que le rapport annuel sur le mal-logement présenté le 1er février dernier par la Fondation Abbé Pierre. Deux tiers des étudiants, y apprend-on, sont aujourd’hui amenés à travailler pour vivre, ce qui n’est pas sans effet sur leurs études, puisque le recours à un travail salarié réduit d’un tiers le taux de réussite aux examens. De fait, seuls sont épargnés ceux dont les parents peuvent assumer la scolarité, le logement et la vie courante.

Il convient de souligner, en particulier, les conditions de vie totalement indignes des thésards, post-doctorants, vacataires, ingénieurs et techniciens contractuels, bref toute la pléthorique catégorie des besogneux corvéables à merci dont les effectifs représentent encore un tiers de la recherche publique et de l’enseignement supérieur en France. Ces précaires ont à maintes occasion mesuré combien il était peu évident de faire entendre leur voix au sein de l’institution. Evidemment, lorsqu’on est soi-même titulaire, il est tentant de croire que « les bons s’en sortent toujours ». Mais les adeptes d’un tel discours sont pour la plupart issus d’une génération qui n’a quasiment pas connu la précarité. La plupart d’entre eux ont été recrutés comme fonctionnaires-stagiaires vers 22-25 ans, et ont ainsi terminé leur thèse en étant déjà titulaires…

Il y a là un problème majeur, dont le Conseil Régional de Bretagne a heureusement mesuré la portée. Celui-ci a consenti, depuis 2004, un effort substantiel concernant le nombre d’allocations doctorales décernées aux laboratoires implantés en Bretagne. Cette politique sera poursuivie, et nous ne pouvons que nous en féliciter. De même, l’intérêt tout particulier qui sera dorénavant porté à l’insertion professionnelle des doctorants va assurément dans le bon sens. Je connais d’anciens thésards, auxquels on fit miroiter quelque prestigieuse carrière, et qui, leur diplôme en poche, se trouvent aujourd’hui réduits à quémander le Rmi. Une telle situation, bien sûr, n’est pas admissible, et c’est tout à l’honneur de notre institution de contribuer, dans la mesure de ses moyens, à la dénoncer et à la combattre.

Il est jamais vain de faire le pari de la jeunesse. « Si celle-ci n’a pas toujours raison, disait François Mitterrand, la société qui la méconnaît et qui la frappe a toujours tort. » Puisse le gouvernement adopter enfin cet adage frappé au coin du bon sens !

Forough Salami

Conseillère régionale de Bretagne


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